Beige Mitterrand

Publié le par sandrine

"La premiere fois que j'ai rencontre l'expression "beige Mitterrand", c'etait sous la plume de Frederic Dard, dans l'un de ses romans de la serie des San Antonio. Son heros fetiche, celui qui contribuait a porter les tirages au-dela des 500 000 exemplaires, Alexandre-Benoit Berurier, etait vetu d'un impermeable qualifie de "beige Mitterrand"; il etait en outre macule de graisse, comme souvent. Par la suite, au debut des annees 1990, j'ai retrouve cette meme expression dans d'autres contextes et chez d'autres auteurs. Il s'agissait d'une pure expression chromatique sans aucune portee politique ni dimension argotique ou populaire, encore moins journalistique; une expression authentiquement litteraire, presque savante et vraiment superbe.

J'ignore si Frederic Dard en est l'auteur - je sais qu'il fut un proche du president, a qui pourtant il ne menageait guere ses critiques - mais je suis a peu pres certain que cette expression faisait allusion a la couleur d'un costume d'ete que Francois Mitterrand porta pendant au moins deux saisons: un costume leger, en lin ou en toile, pas tres bien coupe et d'une nuance de beige qui ne lui allait absolument pas. L'ancien president de la Republique n'etait du reste pas fait pour les tenues recherchees ou officielles, encore moins quand il s'agissait de tenues d'ete. Lui qui etait solide et imposant en tweed ou en velours devenait emprunte et ridicule dans des tenues trop claires et des tissus trop fins. Il est etrange que ses conseillers vestimentaires ne l'aient pas remarque, ou qu'ils ne l'aient pas pris en compte. Pourquoi, dans les chaleurs de l'ete, deguiser de beige un president age sur qui un simple bleu marine aurait ete mille fois plus discret et plus convenable? Francois Mitterrand detestait-il le bleu marine? Ou sinon lui, son entourage? A l'Elysee, jugeait-on naivement - et stupidement - cette couleur trop "de droite"? Comment peut-on, lorsqu'on est un professionnel de l'apparence et de la communication, commettre de telles erreurs! Vetu de beige, le president semblait a la fois mal endimanche, en fin de septennat bien avant la date et comme fatigue de ne plus croire a ses propres valeurs.

A dire vrai, la nuance de ce beige etait desastreuse. A la fois trop claire et trop voyante, comme celle d'un costume de petit malfrat de chef-lieu de canton; avec en outre une legere nuance "moutarde avariee" du plus vilain effet.

(...) La nuance de ce beige en tout cas semblait toujours identique: un vilain beige, tout ensemble beige d'autrefois et beige trop neuf, beige de la province et beige des mauvais quartiers. Un beige vulgaire, sorti d'un roman des annees 40 et maladroitement remis au gout du jour apres un passage trop appuye chez le teinturier. Bref, une sorte de "beige Simenon" devenu "beige Mitterrand". Rien a voir, absolument rien, avec les splendides beiges aristocratiques que portait mon ecrivain prefere, Vladimir Nabokov, a la fin de sa vie, sur les bords du Lac Leman, ou je l'ai apercu plusieurs fois sans jamais oser l'aborder, probablement parce que je l'admirais trop."

(Les couleurs de nos souvenirs, Michel Pastoureau)

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