Quelles ont été les évolutions marquantes du monde de l'art au cours de ces dix dernières années ?

Publié le par sandrine

Nicolas Bourriaud La première évolution majeure est d'ordre sociologique : c'est l'incroyable prolifération des propositions artistiques, du nombre d'artistes, de curateurs, d'expositions. Dans les années 1970, un individu pouvait encore envisager de pouvoir à peu près maîtriser l'actualité mondiale de l'art contemporain. Dans les années 1990, cela a changé radicalement, et évolué d'une manière exponentielle dans les années 2000. Le plus spectaculaire, c'est cette impossibilité d'avoir une vue panoramique de la situation artistique. Cela demande que chacun développe une sorte de capacité individuelle de navigation et l'invention d'un moteur de recherche personnel qui permette d'évoluer dans une réalité de plus en plus complexe et insaisissable. Cela implique aussi des choix d'autant plus radicaux, mais, ce qui est très étonnant, c'est qu'il y a de moins en moins de personnalité dans les choix ! D'où une situation que je déplore, le survol très superficiel des choses, la présence des mêmes artistes dans les biennales ou, au contraire, une sorte d'attention permanente aux petits papillonnements de l'actualité qui aboutissent à des « expositions d'actualité ». J'ajoute que, encore au début des années 1990, la catégorie « exposition de jeune artiste » n'existait quasiment pas. Il était extraordinairement compliqué de monter une exposition collective de jeunes artistes, ou alors il fallait passer par des situations institutionnelles du type Atelier ‘88. Aujourd'hui, l'exposition de jeunes artistes est devenue une norme. Il y a une demande perpétuelle pour des nouveaux noms car le monde de l'art est hanté par le phantasme de la plus-value : plus-value historique, du genre « je redécouvre León Ferrari et je suis le premier à le montrer », et plus-value « classique », c'est-à-dire montrer tel très jeune artiste. Ce mode de découverte des jeunes artistes est désormais pratiquement industrialisé.

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Thomas Boutoux Une des conséquences de cette transformation, c'est aussi l'importance qu'ont prise les grandes manifestations, les biennales et les foires d'art contemporain. Elles ont offert des lieux et des temps à cet univers en expansion. Si les foires ont pris tant d'importance, c'est précisément parce qu'il était devenu impossible de « faire le tour des galeries » : la foire offre alors la possibilité de rassembler pendant un temps court beaucoup de galeries qui opèrent aux quatre coins du monde. La popularité des biennales et l'importance qu'on leur a conféré s'explique aussi par certains aspects de cette manière-là. Ce qui caractérise alors les années 2000, c'est donc aussi « l'événementialisation » de l'art con­temporain, l'extraordinaire mobilité des acteurs. Cela dit, j'ai l'impression qu'à un moment donné, dans les dernières années de la décennie, un changement s'est opéré, on a atteint un degré de saturation vis-à-vis de ce fonctionnement. Et c'est là que se met en place une volonté de freiner la mobilité, de réduire l'échelle, de travailler sur des formats plus étroits, plus simples, et d'établir d'autres types de relations à l'intérieur de cet univers professionnel. Les années 2000, c'est aussi cela.

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De moins en moins de gens voyagent pour les expositions elles-mêmes. Avant, le propos et le format extra-large de ces expositions (les artistes venant de pays moins connus, les œuvres produites de manière un peu différente) excitaient véritablement, du moins la curiosité. Je crois que ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui. On y va souvent pour d'autres raisons, parce qu'on est invité à y donner une conférence, à participer au jury d'un prix, on en profite pour lancer un livre, le dernier numéro d'une revue, etc., bref à participer à la myriade de micro-événements qui sont organisés autour de ces manifestations. Cela renvoie aussi à un changement dans l'économie du travail au sein du monde de l'art pendant les années 2000, à une fragmentation de l'activité. Mais ce mode de vie, cette hyper-mobilité ne sont plus aussi attrayants aujourd'hui qu'ils pouvaient l'être au début de la décennie."

 

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